Chronique d’un web disparu

L’urbex m’avait déjà dégoûté (cf. ici), maintenant, c’est tout Internet qui me fait vomir !
Le vieux web n’est plus tout à fait celui que nous avons connu...

img > Josh vs. les géants du web

img > Josh Josh | Webmaster
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Publié le 20 mai 2026

J’ai découvert Internet en 1995 ou 1996. Oui, au siècle passé.
Ébahi par cette nouvelle technologie, j’avais découvert une utilisation d’un ordinateur que je ne connaissais jusqu’à ce moment-là. Et tout paraissait magique : on pouvait se rendre partout dans un monde virtuel où l’on pouvait déjà à l’époque découvrir pas mal de choses. C’était prometteur...
Qu’elle est loin l’époque glorieuse des pionniers du web avec Internet Explorer, Netscape Navigator, AltaVista, Caramail, les pages perso sur Multimania ou GeoCities, les WebRing avec les NavBar, les gifs animés, les couleurs pétantes à arracher la rétineNote1. Ou encore les connexions en 56K faisant ce bruit si caractéristique et laissant le temps au surfeur du web de regarder la trilogie du Seigneurs des Anneaux en attendant le chargement d’une page web. Et ces liens bleus et soulignés permettant d’atteindre en 2h30 une autre page web. Ou encore la sauvegarde des infos glanées sur Internet sur des disquettes 3,5". Nostalgie...

Internet avait été créé avec comme but notamment le partage universel de la connaissance.
Ayant une formation de développeur web, c’est fort de cette envie d’échanger et de partager des trucs et des machins que j'ai fini par créer en 2007 mon propre espace, worldofjosh.be. L’idée était simple, presque naïve aujourd’hui : partager mes humeurs et mes photos, et un peu plus tard, ma passion de l’urbex qui venant tout juste de revivre, et ce, sans aucune visée commerciale. Juste pour le plaisir de transmettre, sans rien attendre en retour.

Des pages rudimentaires au chargement plus long qu’un retard de la SNCB est venu la rupture : le Web 2.0. Étant basé notamment sur la participation des internautes et l’intelligence collective (quelle naïveté !) plutôt que de laisser l’internaute passif devant des pages web qu’il ne pouvait que lire, le Web 2.0 a vu l’émergence de plateforme de partage comme Facebook ou YouTube.
À ce moment, ces plateformes et les sites web artisanaux existaient encore conjointement et paisiblement. Et sur ces plateformes existait encore une réelle liberté.

Premier site web

Un monde joyeux et coloré... mais pas au début
CERN – Image libérée dans le domaine public


La rupture

Ainsi donc, en 2007, worldofjosh.be est créé.
Avoir son propre site web n’est pas gratuit, loin de là, quand on veut quelque’chose de propre et de bien à soi. Ainsi, j’ai pris le parti de ne pas dépendre de plateforme comme WordPress ou Webflow, permettant à ceux qui n’y connaisse rien en codage HTML de pouvoir avoir leur propre site web.
Non, je voulais rester libre et seul maître à bord de mon site web. C’est ainsi que pendant deux ans, j’ai testé, raté, réussi, passer d’un langage à l’autre (de l’ASP au PHP pour ceux qui connaissent) avant d’enfin le publier à la face du monde en 2009. Mais créer un tel site web coûte de l’argent : l’hébergement et l’achat de logiciels utiles à la création web ne sont pas gratuits, loin s’en faut... Le retour que j’en ai ? 0,00 € et c’est très bien ainsi.
À ce moment-là, je n’avais encore créé aucun compte sur les réseaux sociaux qui avaient grandi bien plus vite que mes modestes pages web. Je ne me doutais pas non plus de la suite qui se profilait insidieusement...
Les années ont passé, et ce grand terrain de jeu collaboratif qu’était Internet s'est métamorphosé. Lentement mais sûrement, la finance et les algorithmes ont pris le contrôle. La promesse du partage universel s’est brisée contre un mur de rentabilité. Aujourd'hui, le web indépendant se meurt, étouffé d'un côté par des plateformes géantes standardisées et noyées sous la publicité qui capturent toute l'attention, et de l'autre par des requins de la propriété intellectuelle.

Et la suite, elle est arrivée récemment dans ma boîte mail dédiée à mon site web.
Pas sous la forme d'un message d'un lecteur passionné d'histoire ou d'un explorateur urbain comme cela arrive de moins en moins souvent, non.
C'est un robot, un algorithme froid et automatisé d'une société privée, qui est venu frapper à ma porte. Son but ? Me réclamer une somme astronomique (à quatre chiffres tout de même !) pour une malheureuse photographie d'archive datant d'octobre 2011, enfouie dans les profondeurs de mon site personnel et non commercial (je le rappelle).
Au même moment, les plateformes comme Facebook ou YouTube règnent en maîtres despotiques sur Internet. Les petits créateurs de contenu comme moi n’ont plus le droit de cité.

Je m’explique.
Le robot dont je viens de vous parler n’a qu’un seul but : scanner tout le web sans aucune nuance à la recherche d’images protégées par des droits d’auteurs, que ce soit sur un grand site d'information qui gagne de l'argent et un blogueur passionné d’urbex qui expose ses humeurs et ses photos sur Internet depuis bientôt 20 ans.
Sur ce point, je m’avoue à moitié coupable. Croyant que le web fonctionnait encore comme il y a une dizaine d’années, je croyais naïvement que publier une image sous droit d’auteur (mais en citant l’auteur sous l’image) pour illustrer mes propos protégeait cette image d’une utilisation abusive et me protégeait moi contre un quelconque vol intellectuel. Que nenni ! Les choses ont changé en quelques années, et un véritable business s’est créé autour de la chasse aux images copyrightées. Pour les grands sites web brassant de belles sommes d’argent, ce n’est pas un souci, mais pour quelqu’un comme moi qui voit mon site web comme un hobby de partage, c’est une tout autre histoire.
D’un autre côté, les géants du web aspirent le contenu du monde entier à l'échelle industrielle (en gros, tout ce que vous publiez sur Facebook pour résumer) pour générer des milliards de profits, avec votre accord. Bien-sûr, vous êtes inscrit sur ces plateformes, donc, vous avez été forcé d’accepter leurs conditions, à savoir perdre vos droits sur vos informations personnelles et vos photos. Là est toute la beauté de la chose...
Moi, je suis une cible facile pour ces robots de tracking puisque je n’ai pas une armée d’avocats prêts à en découdre au moindre procès intenté contre les géants du web.

Geocities

Quand Internet avait encore une âme (et un goût douteux)
© secretlondon123 • Flickr

Que pouvais-je faire ?
Face à ce racket légalisé et à ce "deux poids, deux mesures" écœurant, j'ai pris une décision radicale. Il est hors de question que je me vende à ces charognards du web pour une archive non commerciale vieille de 15 ans.
C’est pourquoi vous avez trouvé des portes closes sur une grande partie de mon site aujourd'hui. J'ai préféré retirer les articles que j’ai écrits depuis bientôt 20 ans et barricader techniquement worldofjosh.be pour interdire l'accès à ces robots prédateurs. Mon site reste en ligne, mes magnifiques (oui, je me jette des fleurs) photos d'urbex sont toujours là, mais je refuse de nourrir la pompe à fric. Internet a peut-être perdu son âme, mais moi, je garde la mienne. Mon espace restera un lieu pour les humains, pas pour leurs algorithmes.
Par contre, mon travail s’annonce long et fastidieux. Je vais devoir analyser chaque image que j’ai eu l’extrême imprudence de publier sur cette plateforme de partage de l’information qu’est Internet. C'est le prix à payer pour que worldofjosh.be puisse continuer à avoir le droit d’exister sur le web.
À côté de cela, gérer un site comme le mien devient de plus en plus difficile. Pendant que les grands du net absorbent l’attention, que les algorithmes dictent la visibilité, que les contenus sont aspirés, analysés, monétisés, les petits site web comme le miens doivent désormais gérer le juridique, le SEO, les robots, les coûts et les réseaux sociaux. Beaucoup de boulot pour aucun retour. Mais cela ne m’empêchera pas de garder mon site web en ligne, pour le plaisir de partager mon hobby.

La règle des « deux poids, deux mesures » s’applique sur Internet avec une certaine férocité : publier la même image sur Facebook ou sur un site comme le mien peut avoir des conséquences bien différentes : sur les réseaux sociaux, pas de soucis mais sur mon site web, c’est le peloton d’exécution financière... Ainsi pendant que les géants d’Internet peuvent héberger des quantités astronomiques de contenu reposté, un petit site perso se retrouve sous pression pour une vieille photo illustrative d’un article de 2011.

Netscape

Remember...
Image libérée dans le domaine public


Se rabaisser (tout de même) pour exister (encore un peu)

Auparavant, quand un internaute désirait surfer ou trouver des informations sur tel ou tel sujet, il consultait les moteurs de recherche, avait ses favoris dans son navigateur web et utilisait encore les adresses URL (les fameux https://www.worldofjosh.be par exemple)Note2.
Avec la mainmise des géants du web, tout cela a disparu. Le client et cible des publicitaires (et non plus l’internaute) attend désormais que les algorithmes tout puissants lui fournissent ce dont il pense avoir envie. On ne recherche plus sur le web, on consomme. On ne veut plus s’informer sur le web, on reste connecté 24h/24 à son réseau social favori.
Ainsi, pour que mon site web puisse encore exister et avoir un minimum de visibilité sur le web j'ai été obligé de créer moi-même une multitude de comptes sur autant de plateformes de réseaux sociaux. Pourquoi ? Parce sans eux, plus aucun humain ne viendrait sur mon site web. En effet, tout passe par des plateformes comme Facebook ou YouTube.
Par exemple, qui parlerait de tel ou tel sujet si les influenceurs stars n’en parlaient pas ? Ce sont eux et les algorithmes qui dictent qui peut encore exister sur Internet ou non.
Et quand je poste sur les réseaux sociaux un lien vers mon site web, je dois faire attention à ce que je dis. En effet, j’ai déjà été banni parce mon contenu (des photos d’urbex pour rappel) ne plaisait pas aux algorithmes des réseaux sociaux et que soi-disant, j’avais enfreint les sacro-saints « Standards de la communauté ». Bien entendu, je n’ai jamais reçu la moindre justification face à ces bannissements, ni aucun moyen de me défendre. Et ce, pour juste espérer que quelques humains cliquent sur mon lien pour aller consulter mon site web.
Pour prendre exemple dans le monde pourri de l’exploration urbaine, l’écrasante majorité des explorateurs se contentent de balancer leurs photos ou vidéos sur les réseaux sociaux et c’est tout. J’ai choisi pour ma part une tout autre approche.

L’apparition des smartphones a également changé bien des choses dans la façon de consommer Internet. Avant l’apparition de ces objets addictifs, pour naviguer le web, il fallait un PC, s’assoir, et on pouvait prendre son temps. Avec les smartphones, Internet est certes disponible tout le temps (malheureusement) mais tout doit aller vite vu que les gens y sont en marchant, mangeant, conduisant, en allant au WC, en dormant, en mourant, et en oubliant de rester en réel contact avec les autres. Donc plus vraiment le temps d’essayer d’apprécier les choses, il faut ingurgiter le plus de publicités et de données possibles.
De même, la conception d’un site web pour PC ou smartphone n’est pas la même : le boulot est bien plus conséquent sur téléphone que sur ordinateur, vu l’absence de clavier et de souris.


Quel avenir ?

J’ai toujours voulu être totalement indépendant avec mon site web, mais hélas, j’ai besoin des réseaux sociaux pour encore exister un peu sur Internet.
L'ironie suprême de cette histoire, c’est que pour que vous puissiez lire ces lignes, j’ai dû les partager sur les réseaux sociaux. Pour faire vivre mon site indépendant, je suis obligé de nourrir les algorithmes des géants d’Internet, ceux qui provoquent justement la mort du web artisanal. C’est la preuve ultime que le web a perdu sa liberté originelle.
Et pour continuer à exister, je vais donc devoir continuer à dépendre de Facebook et compagnie, mais aussi reprendre tout un travail de plus d’une décennie pour ne plus être à la merci des charognards du web.

Autre ironie : il y a quelques jours, un petit créateur de contenu sur YouTube me demande s’il peut utiliser quelques-unes de mes photos d’urbex pour les intégrer dans une vidéo (en me créditant bien entendu). Que dois-je lui répondre ? Ok, mais tu me paies autant ? Non, j’ai choisi de l’y autoriser, et ce gratuitement. Je ne voudrais pas devenir comme ceux que j’honnis...

Internet était à ses début un endroit de partage et de découverte.
Aujourd’hui, ce n’est plus que la propriété quasi exclusive des monstres du web dans lequelle exister devient une mission compliquée. WorldofJosh.be n’est plus que quelques lignes de code noyées dans une pompe à fric et un lieu d’exposition pour les débiles.

Pour finir, je ne suis pas fondamentalement contre les nouvelles technologies (smartphones, intelligence artificielle, réseaux sociaux, etc.), je m’insurge contre l’utilisation qu’on en fait.
Comme au début d'Internet, on crée quelque chose de vertueux, mais la stupidité et la cupidité ont fini par corrompre ces outils.
Ainsi va le monde.

Josh vs. les géants du web

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Notes

  1. Tous tombés au champ d’honneur... RIP à eux...
  2. Au tout début du web, les adresses étaient nettement moins lisibles que de nos jours.
    Il n’était pas rare de retrouver des adresses de plusieurs dizaines de caractères, dont des signes spéciaux comme le tilde (~).
  3. J’aime l’ironie : une IA qui illustre un texte critiquant les dérives d’Internet.

Commentaires

- Luxembourg

Mon site ne me coute « rien » comme tu le sais il est auto hébergé mais comme toi j’ai perdu beaucoup d’interet au Web/Internet, il y trop de taches rébarbatives pour refaire venir les gens sur ton site (Insta/FB/etc…).

Le site ne disparaitra pas, mais ma priorité en ce moment c’est la photo, le plaisir d’en faire mais sur le plaisir d’en faire des tirages papiers que parfois j’abandonne dans des endroits publiques, bref je fais du papier que j’abandonne … :p

- Belgique

Oui, je sais

Pendant un temps, j'avais envisagé de faire de même, mais je n'ai ni les compétences, ni l'envie surtout de le faire.

C'est clair que devoir faire la promotion de son site partout est vachement chronophage et répétitif à souhait...

Intéressant comme concept ! C'est vraiment original, surtout de ne pas savoir ce que vont devenir tes tirages.

Pour tout dire, même le plaisir de faire des photos a quelque peu disparu depuis un temps. Peut-être que cela reviendra


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